L’AFFAIRE BATTISTI OU L’ÉVAPORATION DE LA GAUCHE SUR LA PLANÈTE TERRE

Résumé du chapitre précédent :

« On se souvient qu’au début du siècle, c’est au nom de la légalité et du respect de la chose jugée que se sont acharné sur lui [Battisti] tous les représentants de la post-gauche italienne. Il faut dire qu’elle n’a jamais digéré qu’un mouvement social ait remis en cause, dans les années 60-70, l’hégémonie sur la culture et le travail dont elle jouissait alors, quand elle n’était pas encore tout à fait « post », mais préparait son passage du stalinisme au centre-droit. Comme pour montrer l’unification internationale du légalisme et du fascisme Salvini a salué la victoire de Bolsonaro en réclamant immédiatement le retour de Battisti dans les geôles italiennes. Le destin personnel de notre ami peut être considéré comme emblématique des exactions que risquent de subir des millions de prolétaires et d’opprimés. Emblématique dans le sens que leur assassinat, direct ou à petit feu, sera, pour eux comme pour lui, commis la plupart du temps au nom de la loi. »

S.Q.« De Riace à Rio, la voie légaliste du fascisme » Lundimatin, 8 nov. 2018

Né dans la Constituante de 1789 pour désigner ceux qui s’opposaient au veto du Roi, le mot « gauche » doit à ses origines révolutionnaires d’avoir longtemps désigné une conception du monde qui incluait le sentiment du caractère provisoire des règles sociales. Avec le refus du veto s’imposait l’idée qu’aucune autorité extérieure au corps social n’avait une légitimité assez intangible pour s’imposer contre la souveraineté du peuple en mouvement. La distinction entre le légitime et le légal est au fondement même de l’idée de « gauche ». Elle a été poussée à ses conséquences ultimes avec, dans la constitution de 1793, l’inscription du droit à l’insurrection – paradoxe fécond d’une règle qui invite à transgresser les règles. Comme l’histoire l’a bien vérifié depuis, et comme on l’a maintes fois répété depuis 2016, on n’a jamais changé une société dans le respect de ses lois et règlements.

On savait, depuis l’approbation de la boucherie impérialiste de 1914 par les social-démocraties, peu après suivie par l’écrasement de l’insurrection spartakiste (1919) et celle de Cronstadt (1921), que la gauche serait toujours in fine du côté de la conservation du capitalisme et de l’Etat. Mais sa fonction ultime, intégrer le prolétariat dans un des deux blocs capitalistes, le capitalisme de marché pour les socialistes et le capitalisme d’Etat pour les staliniens, ne pouvait s’accomplir qu’à condition d’adhérer, au moins dans un premier temps aux élans transformateurs des mouvements populaires (de 36 à 68), quitte ensuite à écraser les tendances et groupes révolutionnaires. Il fallait donc que, implicitement au moins, persistât dans ses fondements imaginaires et rationnels cette distinction entre légitime et légal.

On la retrouva même sous Mitterrand, dont on aurait quelques excuses à avoir oublié que cet ex-cagoulard, éminent représentant du socialisme français tendance andouillette [1], avait pris le pouvoir au Congrès d’Epinay en 1971 en annonçant la rupture avec le capitalisme, promesse renouvelée pour arriver à l’Elysée en 1981, d’où il piloterait bientôt la récupération et l’intégration d’une majorité de l’intelligentsia gauchiste au service du cours ultra-libéral du capitalisme mondial. Si la droitisation du PS était la tendance lourde, rappelons que dans les premiers mois de la présidence de Mitterrand, certains, dans son entourage, redoutant un coup de force fasciste, allèrent jusqu’à prendre contact avec des autonomes pour leur proposer de participer à une sorte de SAC de gauche. Pas étonnant, donc, que le même entourage ait pu convaincre le néo-monarque d’adopter cette fameuse « doctrine » qui porte son nom et qui permit à des dizaines de révolutionnaires italiens fuyant la répression de s’installer en France en échange d’un adieu aux armes. Depuis le combat pour l’amnistie des communards soutenu par Victor Hugo, la gauche a régulièrement adopté cette démarche qui, tout en reconnaissant leur caractère politique – et donc une forme de légitimité – à des pratiques plus ou moins violentes, vise à parachever une pacification pour l’essentiel obtenue par la répression.

En cela, la « doctrine Mitterrand » préfigurait ce qu’un homme de la droite démocrate-chrétienne et l’un des principaux ennemis du mouvement révolutionnaire italien des années 70, Francesco Cossiga (notamment ministre de l’Intérieur de 76 à 78), devait déclarer au soir de sa vie, en 2002, dans une lettre à Paolo Persichetti  :

« Vous avez été battus par l’unité politique entre la Démocratie chrétienne et le Parti Communiste Italien, et parce que vous n’avez pas su entraîner derrière vous les masses dans une véritable révolution. Mais tout ceci fait partie d’une période historique de l’Italie qui est achevée. Et, dorénavant, la soi-disant “justice” qui s’est exercée et qui s’exerce encore à votre encontre, même si elle est légalement justifiable, tient politiquement soit de la “vengeance”, soit de la “peur”. Ce sont précisément ces mêmes sentiments qui animent nombre de communistes de cette période. Quelle légitimité républicaine croient-ils détenir, quand ils l’ont conquise non par un suffrage populaire ni par des luttes des masses, mais à la faveur de leur collaboration avec les forces de police et de sécurité de l’État ? C’est pour cela que moi, qui ai été pour beaucoup d’entre vous “KoSSiga” [NdT : les deux S sont écrits à la main en calligraphie runique pour évoquer le sigle nazi], voire carrément “le chef d’une bande d’assassins responsable d’avoir ordonné des homicides”, je suis aujourd’hui partisan de clore ce chapitre douloureux de l’histoire civile et politique du pays, ne serait-ce que pour éviter qu’une poignée d’irréductibles ne deviennent de funestes maîtres à penser pour de nouveaux terroristes (…) »
« Malheureusement, toutes les tentatives, de ma part ou de la part de certains de mes collègues, de droite ou de gauche, de faire approuver une loi d’amnistie ou d’indulto [NdT : allègement de la peine d’emprisonnement] se sont heurtées surtout à l’opposition de la sphère politique de l’ex-Parti communiste. »

La fin de la lettre permet de comprendre d’où est venu le coup décisif contre la doctrine Mitterrand : de la gauche même, italienne d’abord puis, dans un deuxième temps française. En 2004, quand le gouvernement italien, désireux d’adjoindre quelques gesticulations électoralistes à la « guerre mondiale au terrorisme » déclenchée après le 11 septembre, réclame à la France présidée par Chirac l’extradition de Cesare Battisti, la majorité de la gauche et de son intelligentsia se mobilise d’abord en faveur de Cesare. Le Monde publie une photo de ce dernier prise par Hollande venu lui rendre visite en prison. Mais la contre-offensive ne tarde pas, appuyée dès le début en France par Manuel Vals et quelques autres. Le Monde devient vite le porte-parole de « la sphère politique de l’ex-Parti communiste » italien, et de ses juges. Le procureur Spatoro, grand inquisiteur à l’origine de tant de procès politiques (y compris encore, il n’y a pas si longtemps, des no-tav), est accueilli à bras ouverts dans le journal officiel de tous les pouvoirs. A partir de la cavale de Cesare, le renversement dans le monde médiatique est brutal : sur ce sujet, les vedettes Vargas et BHL qui s’étaient entichés de la cause de Cesare cèdent la place à des journalistes qui, de Guillaume Perrault (Le Figaro – 2005), à Karl Laske (Mediapart – 2012 ) et Jean-Jacques Bozonnet (Le Monde – 2018), ne sont plus que les porte-paroles des constructions d’une magistrature italienne passée à la postérité pour son application extensive des lois spéciales et l’utilisation infâme des repentis. Le récit des magistrats italiens est devenu à ce point hégémonique, dans les sociétés italienne et française, qu’un Bozonnet peut aujourd’hui écrire un article rapportant sans aucune contradiction ni conditionnel, comme des faits avérés, les reconstitutions sortis de la tête des flics et des juges en s’appuyant pour l’essentiel sur des témoignages de gens qui ont tout à gagner à accuser Battisti et à conforter les hallucinations de la magistrature.

Sans la distinction entre le légal et le légitime, il n’y a plus de gauche : depuis 1983, ce qu’il pouvait rester de traces d’une remise en cause de l’ordre social a disparu de ce que les médias continuent par habitude d’appeler « la gauche ». Et il s’agit d’un phénomène mondial, au sein duquel on ne s’étonne pas de voir Morales, un de ces président de gauche qui ont fait fantasmer les derniers degauche sincères en Occident, travailler main dans la main avec son « frère » le fasciste Bolsonaro à l’extraordinary rendition de Cesare. Or, quand la droite est partout, c’est-à-dire quand il n’y a plus d’affrontement entre des visions du monde, mais pure gestion à la marge d’une dynamique économique et sociale que seule l’hyperbourgoisie mondiale peut influencer, on peut dire qu’il n’y a plus de politique du tout.

Il faudra bien qu’un jour, avec toutes les ressources des savoirs ethnologiques, psychiatriques et sociologiques, on fasse l’histoire critique de l’extraordinaire acharnement dont Cesare Battisti a fait l’objet de la part de l’Italie officielle, qu’on se demande pourquoi lui, parmi deux douzaines d’autres exilés, fut désigné comme la victime expiatoire de toutes les tentatives pour révéler, sous le couvercle des années de plomb, l’or de la révolte d’une partie de la société italienne qui, pendant une décennie, fit toucher, avec une intensité sans égale dans le reste de l’Occident de l’après-guerre, la possibilité d’une autre forme de vie. Il faudra décrire cette unanimité orwellienne, de la post-gauche de Repubblica aux pré-nazis de la Ligue, la sinistre farce télévisuelle du fils d’un bijoutier condamné à la chaise roulante par les balles de son père qui avait joué au shérif pendant un braquage et que les médias continuent encore aujourd’hui de présenter comme une « victime de Battisti ». Il faudra aussi certainement qu’un jour, on mesure ce qu’on a fait subir à un fugitif pendant 40 ans de cavale, tandis que ses principaux accusateurs, dont ses chefs de l’époque, et tous les repentis qui ont beaucoup tué, vivent tranquilles depuis des décennies. Le degré de cruauté absurde qu’a atteint cette affaire n’a pas encore été exposé dans toute son ampleur.

En attendant, il faudra repartir du bon conseil que nous a légué le chrétien-démocrate KoSSiga : battons-nous pour l’amnistie de Cesare et de tous ceux que la folie salvinienne menace d’aller débusquer en France et ailleurs pour les envoyer, suivant les propres mots du ministre de l’Intérieur, « pourrir en prison ».

Heureusement, le spectacle de Salvini en habits de la pénitentiaire et de Bonafede le ministre de la Justice cinq étoiles en veste de flics, exhibant sur le tarmac leur trophée de chasse a suscité pas mal de haut-le-cœur en Italie, y compris chez les plus assoiffés de vengeance. Comme dit Wu Ming 1, un des rares valeureux auteurs italiens qui a tenu bon contre la « monstrification » médiatique de Cesare :

« Le spectacle tribal, le déploiement de forces disproportionné, tout cela n’a pas donné le message de force qu’ils voulaient. (…) Ils voulaient Cesare en taule, et maintenant, ils l’ont en taule, donc la bulle est destinée à se dégonfler, et avec le dégonflement de la bulle, il y aura toujours plus d’espace pour les points de vue différents. Déjà, il circule beaucoup plus de doutes qu’il ne paraît sur l’affaire. Je crois que nos vieux matériaux critiques n’ont jamais autant circulé que ces derniers jours. Nous avons reçu beaucoup de remerciements et de solidarité. Je pense que nous allons recommencer à avoir une marge de manœuvre. Et en apparence, c’est paradoxal, parce qu’en général dans le pays le climat est encore plus réactionnaire qu’en 2004. Mais sous cette surface, grouillent des résistances et même des contre-attaques, et surtout chez les plus jeunes, il y a une grand envie d’anticapitalisme ou au moins de révolte. Et il y a l’envie de faire et de penser le contraire de ce que fait et pense Salvini (qui d’ailleurs, à 90% est ce que pense aussi le Parti démocrate). »

Heureusement, en France, depuis un certain temps dans les zad et les cortèges de tête et plus récemment sur les ronds-points, comme en Italie « sous la surface », on a dans la pratique décidé de se passer d’une gauche devenue signifiant vide pour recommencer à faire de la politique.

[1« La politique, c’est comme l’andouillette, ça doit sentir la merde, mais pas trop » (Edouard Herriot, illustre rad’ soc’ maire de Lyon pendant 57 ans)

Serge Quadruppani

paru dans lundimatin#175, le 22 janvier 2019