Les effondristes (1), histoire d’une dénégation (3e et dernière partie)*.

7- L’aveuglement de la bourgeoisie à la perversité de ses valeurs.

A Bayonne, dans l’ancienne artothèque – Artoteka (2) située au bas des tours de la cité Breuer, j’ai assisté à l’emportement d’une associative contre un des jeunes squatteurs de bancs à proximité, qui avait fait tomber de l’eau sur le sol des toilettes en lavant des pêches cueillies dans le jardin partagé. Une des pêches pas mûres a ensuite été renvoyée par le jeune et a roulé depuis le banc jusqu’à mes pieds… On se demande quelle relation entretiennent les personnes en question : derrière son comportement vaguement incivil, on peut entendre une posture critique de la part du jeune, mais on a du mal à percevoir les valeurs mises en acte par l’adulte.

Depuis 2015 environ, sur la ZUS : les Lieux de Rencontre et d’Accompagnement (LRA) ont été supprimés, les subventions aux associations ont été fléchées, le nombre d’adultes-relais formés à une solide clinique sociale, comme les éducateurs spécialisés, a dramatiquement diminué. Une politique d’action spiritualiste a été mise en place : des formations à la « co-responsabilité » et au développement du « bien-être » ont été proposées aux acteurs associatifs sous l’égide de l’Europe (Spiral), et le nombre d’actions financées par l’Etat (DDCS, collectivités territoriales, GIP-DSU, etc.) faisant la promotion de la « méditation » a considérable-ment augmenté.

« L’Association «Graines de liberté» toujours en quête d’expérimentation sociale et d’interaction locale, propose une série de soirées thématiques jusqu’en décembre,  autour de la méditation laïque appliquée aux différents domaines de notre vie. Ce projet est financé par la Direction Régionale de Jeunesse et Sport DDJS dans le cadre d’une réflexion sur les pratiques de paix et de non violence » (…) : « Apprendre à se foutre la paix » avec nos exigences d’efficacité de résultats, de faire bien a tout prix et autres injonctions que l’on nous impose ou que nous nous imposons à nous même comme nous l’enseigne Fabrice Midal (1) de l’école occidentale de méditation » (site de l’association).

Comment des ateliers ou des journées proposant de la « danse biodynamique » (pratique anthroposophique, « Journée du bien-être et du cocooning », 2017) ou de la « méditation laïque » (variante de la spiritualité laïque, « Journées de la « pleine présence » 2019) pourraient-elles être crédibles face aux problématiques socio-économiques et d’insertion professionnelle rencontrées en priorité par les publics de ces quartiers (Contrat de Ville de l’Agglo Côte basque-Adour, 2015-2020) ? Et que deviennent le principe de laïcité et l’observation sociale dans tout ça ? Qui s’en soucie, mis à part les jeunes, et quelques travailleurs sociaux et militants associatifs ?

Sachant que les enveloppes sur les quartiers prioritaires sont à l’origine destinées aux projets des habitants, il est important de reconnaître comme fondées la critique des jeunes et leur tentative de réappropriation vis-à-vis de cette « occupation » du terrain (jardin, locaux etc.) par des personnes extérieures, éloignées de leurs préoccupations.

8- « Tout va bien » ! Vive la « sauvagerie sauvage » (3) !

Quand la collapsologie envahit le débat public, un grand nombre de personnalités acquises à une « spiritualité laïque » voient leurs « prénotions » érigées comme des certitudes et se trouvent placées à des postes d’autorité, y compris dans l’appareil d’Etat, dans l’université, les organisations de lutte.

Ce constat prend un sens aigu quand Emmanuel Macron en tête est présenté par ses communicants comme un « darwinien » à la « pensée complexe » ; il y a une place de technocrate de l’effondrement pour le collapsologue dans un « monde (qui) est, si nous le voulons à l’aube d’une époque nouvelle, d’une civilisation portant au plus haut les ambitions et les facultés de l’homme » (4). Y compris dans le travail de cohésion sociale en zone prioritaire tourne en boucle ce récit apocalyptique et de renouveau, qui évacue la lutte des classes, et s’autovalide socialement dans la lutte des places.

Au travers du triptyque « effondrement, prise de conscience et résilience », le capitalisme financier a trouvé un dogme à interposer entre les individus et leurs pratiques, ainsi que des émissaires volontaires qui s’en saisissent pour développer leur capital relationnel et étendre leur pouvoir sur l’autre. Mis sur le devant de la scène, certains se diront leaders au détour des phrases, pris dans l’illusion d’être tout : poètes, maîtres ès méditation, artistes, éducateurs, philosophes, révolutionnaires, jardiniers, martyres, sauveurs, etc. Tout, mais finalement sujets (ventriloqués ?) de quelles pratiques ? Il serait intéressant d’interroger quel rapport au savoir, au travail et à l’autorité ce modèle du « leader naturel » (emprunté aux philosophies orientales : gourou ? lama ?) véhicule auprès de la jeunesse et jusque dans les institutions ?

Deux conceptions opposées du sens des institutions s’affrontent aujourd’hui :

  • celle qui avec les Nuit Debout, des Zad, des Gilets Jaunes est venue montrer la capacité des individus à s’auto-éduquer et à instituer leurs pratiques,
  • celle qui considère que l’individu n’est pas capable d’agir ni de réfléchir par lui-même, qu’il faut donc lui inculquer les « bonnes pratiques », lui donner des « maîtres à penser » qui prétendent « détenir le sens du bonheur. »

 

La mode a pris en charge cette conception aliénante et la propagande pour l’individualisation (dans le champ scolaire, social, médical…) pour envahir les rayons « développement personnel » des fnac : yoga et pilules pour réussir le bac, mantra pour couple, sylvothérapie (shinrin yoku) qui agirait au niveau cellulaire grâce au contact des grands arbres (les petits attrapent-ils nos toxines !?!?), voilà dans quel sens cette littérature transforme le rapport au monde.

Nous méritons mieux que cette vision paresseuse et étriquée de l’être humain qui prétend le réduire à une nature, et la société à un « organisme» (Steiner, 12/02/1919), à travers l’hyper narcissisation des comportements, à travers la négation réitérée (par la méditation devenue rituel ?) de la formation de l’inconscient dans l’histoire de la civilisation (Freud, 1929).

Heureusement, il n’y a pas de nature humaine (5) ! Nous sommes donc    ingouvernables.

Conclusion :

Il est important de reprendre pouvoir sur des savoirs et des débats dont l’adversaire s’est approprié tous les termes. C’est pourquoi nous devons lutter en tant que classes laborieuses contre toute forme de naturalisation du social et contre la psychologisation des rapports sociaux, et ne pas céder aux sirènes libertariennes qui tentent d’imposer une définition erronée du phénomène de civilisation.

Je terminerai par évoquer un parallèle : l’anthropocène est une notion anthropocentrique qui n’a pas été adoptée par la communauté scientifique internationale, mais qui à travers l’entreprise collapsologique s’est insinuée dans le débat public et déjà dans le vocabulaire scientifique ; les adversaires de Charles Darwin ont procédé de manière identique en présupposant le devenir de la notion de « sélection naturelle » chez l’homme et en exerçant un contre-sens sur l’apport politique de son œuvre la descendance de l’homme et la sélection liée au sexe. Il en a résulté la mise en place d’un darwinisme social qui a justifié la colonisation et continue de justifier aujourd’hui l’exploitation des êtres humains par d’autres êtres humains.

La science a besoin de recul pour exister sans subir ses propres mythes, tout comme les êtres humains ont besoin de garantir le champ de l’imaginaire pour instituer la société. Il est aussi insensé et enfermant de vouloir fonder la réalité entière d’une ère géologique sur 250 ans d’« expansion de l’industrie », que d’établir le rapport au savoir comme un phénomène naturel et non comme une construction sociale. Pourquoi réduire l’histoire culturelle aux projections délirantes des effondristes plutôt que de s’interroger sur le dévoiement de la pensée mythique (6) ? Comment déjouer la lutte des places qui se joue sous nos yeux et nous dépossède du sens de nos pratiques ? Peut-on faire l’économie d’une analyse des cautions idéologiques qui justifient l’instauration par le haut des pratiques culturelles ?

Eloïse, mars 2019.

* Article publié dans Le Monde Libertaire de novembre 2019, "Futur ou no future".

1) Remerciements réitérés aux copines et copains pour leur lecture et leur critique.

2) L'artothèque portait un projet ambitieux d’accès à l’art et de pluralité culturelle au cœur d’une zone
 sans cesse ramenée à sa situation d’enclavement ; de nombreux facteurs, dont le manque constant de 
moyens, ont conduit à sa fermeture. Le nom a ensuite été réutilisé (Artoteka est devenue Artotekafe), et 
une des pratiques du lieu (la restauration associative) a été essentialisée.

2) F. Midal part du principe que la méditation peut nous guérir du sentiment (?) d’aliénation, invite 
pour cela à se « foutre la paix », et prône le narcissisme : quel programme… anti-marxiste ! : 
« L’aliénation est une situation qui lèse le sujet travailleur ; l’aliénation subjective, comme 
expérience de la souffrance, est liée aux conditions de travail » (Karl Marx, 1844). Ses références à 
Heidegger et son adhésion à la « folle sagesse » sont en contradiction historique avec le projet 
d’émancipation.

3) Expression inventée en 2018 par l’écrivain Méryl Marchetti (« S’enseigner pille », Soleils et cendres,
2007).

4) E. Macron, Discours de commémoration du centenaire de l’armistice de 1918.

5) « Entretien avec Patrick Tort, Directeur de l’Institut Charles Darwin International », Carnets rouges,
n°10 (École et politique[s]), mai 2017 : reseau-ecole.pcf.fr/sites/default/files/cr10_bd_2.pdf 

6) Que penser du fondateur du véganisme déclarant en 1944 que « la civilisation d’aujourd’hui est basée 
sur l’exploitation animale, comme les civilisations du passé l’ont été sur l’esclavage » !? Quel rôle 
fait-on jouer à Greta Thunberg sinon celui de figure "intouchable" d'un projet de rénovation sociale 
passant par le sacrifice de soi, et par l’aliénation de sa propre subjectivité : « Je ne suis qu’une 
messagère » (« Rejoignez-nous » 2019) ?
Lexique sujet à transformation.

Le travail scientifique démarre lorsqu’on entreprend d’observer l’écart qui existe entre les « notions 
(dites) naturelles » et la réalité sociale, ce afin de proposer une « définition objective » qui 
« exprime les phénomènes en fonction, non d’une idée de l’esprit, mais de propriétés qui lui sont 
inhérentes » (Durkheim, Les règles de la méthode sociologique, chapitre 2, II).

Collapsologie : courant spiritiste et anti-constructiviste qui assure son fonds de commerce sur l’idée de
l’effondrement ; religion qui cache son nom ?

Collapsosophie : antiphilosophie bourgeoise très proche de l’anthroposophie ; théosophie qui se dresse 
contre la libre-pensée.

Méditation laïque : une « spiritualité laïque » qui encourage au trouble narcissique ; contre-pied de 
l’individualisme anarchiste.

« Pleine conscience/pleine présence » : Pratique de dépolitisation du sujet, par la négation de 
l’inconscient.

Résilience : Naturalisation de la dépression.
Bonus.

Manifeste de l’Ecole Emancipée, 2002 : http://www.ecoleemancipee.org/spip.php?article2078

Texte d’orientation du GFEN 2013 : http://www.gfen.asso.fr/fr/texte_d_orientation

« Pédagogie libertaire », 2016 : http://www.socialisme-libertaire.fr/2016/05/pedagogie-libertaire.html

Jacques Bernardin, « La naturalisation des différences » :  
http://www.gfen.asso.fr/fr/naturalisation_des_differences

Eloïse Durand, « Contre le sectarisme. Pour une culture émancipée » : 
https://cultureamainnue.fr/2018/08/06/contre-le-sectarisme-pour-une-culture-emancipee/

Come Marchadier, « Collapsosophie ? Contre la prophétie de l’effondrement », mars 2019 :
https://blogs.mediapart.fr/come-marchadier/blog/110319/collapsophie-contre-la-prophetie-de-leffondrement

Jean-Baptiste Malet, « La fin du monde n’aura pas lieu », Le Monde diplomatique, août 2019.

Grégoire Perra, Une vie en anthroposophie, avec Grégoire Perra - SHOCKING ! 5 Part. 6/6 
https://www.youtube.com/watch?v=B-R44jK0Y6Q&t=1801s : « Les porte-voix : 30min01 »

Lucien Sève, « La cause anthropologique » in La revue du projet n°50, septembre 2015 : 
http://projet.pcf.fr/77424

Daniel Tanuro, « La plongée des collapsologues dans la régression archaïque », février 2019 :
https://www.gaucheanticapitaliste.org/la-plongee-des-collapsologues-dans-la-regression-archaique/