Les effondristes*, histoire d’une dénégation. (2e partie)**

4- La nébuleuse collapsosophique.

En France, le premier livre de P. Servigne et R. Stevens – Comment tout peut s’effondrer ? (2015) – est une reprise du collapse médiatisé aux Etats-Unis par J. Diamond. Au fil des pages, des données catastrophistes (rarement confrontées dans le temps dans l’espace dans l’histoire) essaiment pour aboutir dans le chapitre 10 à la présentation d’une théologie politique : « Maintenant qu’on y croit, on fait quoi ? (politique de l’effondrement) : L’action constructive et si possible non-violente ne peut clairement venir qu’après avoir franchi – individuellement et collectivement – certaines étapes psychologiques. Mais soyons réalistes, on ne peut raisonnablement pas se permettre d’attendre que chacun fasse son deuil avant de commencer à agir. D’abord parce qu’il est trop tard pour cela, et ensuite, parce que l’humain ne fonctionne pas de la sorte. En réalité, l’action n’est pas l’aboutissement d’un processus, mais elle fait partie intégrante du processus de « transition intérieure » ». Ce paragraphe particulièrement psychologisant s’inscrit dans une définition de l’être humain comme être religieux – proche de l’homo religiosus théorisé par le fasciste Mircea Eliade (Voir notamment Imposture et pseudo-science, Dubuisson, 2005).

Dans L’entraide, l’autre loi de la jungle (2017), P. Servigne et G. Chapelle s’autorisent ensuite à une surinterprétation des travaux sur l’évolution de C. Darwin et de Pierre Kropotkine, en ignorant le dialogue réel qui a eu lieu entre ces deux œuvres et le contexte idéologique de leur production (1). L’entraide devient avec les collapsologues une notion bienveillante, dont l’application consisterait « pourquoi pas à enseigner l’altruisme dans des écoles de type managérial » ! (Entretien avec François Ruffin, Fakir n°87, 12 mars 2019). Cette approche ignore le travail magistral de Patrick Tort qui a réhabilité la proposition fondamentale de C. Darwin contre les tenants du darwinisme social (la sélection naturelle impliquant une sélection sociale), auquel semble adhérer la collapsologie en défiant la pluralité culturelle. Dès 2015, avec Une autre fin du monde est possible, le terme de collapsophie suggère l’instauration d’une nouvelle religion, dont les rites sont par ailleurs détaillés dans Le petit traité de résilience locale qui est à l’origine sur tout le territoire de la constitution de groupes comme les kolapsonautes, ou « la collapso heureuse ».

En janvier 2019, un « duel » entre P. Servigne et Edgar Morin est organisé à la fac de droit de Montpellier ; l’« Effondrement » doit y être mis à l’épreuve de la « complexité »… Cela fait déjà des années qu’E. Morin défend les thèses de l’effondrement (De l’abîme à la métamorphose, 2009), en est un maître éclairé (La voie, 2011) et contribue activement à l’instauration d’une spiritualité laïque dans la société française (« Partir du point zéro », Nouvelles de la société anthroposophique de France, novembre 2015). Sa « pensée complexe » relève d’une novlangue qui a permis d’introduire le spiritualisme dans l’éducation (Sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur, Unesco, 2000) et dans l’histoire des civilisations : « c’est-à-dire que je parle de la collaboration du monde extérieur et de notre esprit pour construire la réalité » (Entretien avec Edgar Morin sur nonfiction.fr, 2008). En septembre 2018, dans une interview fleuve relayée par P. Servigne, il agite sans complexe la menace du djihadisme tout en citant Krishnamurti (2) au prétexte que nous devons « prendre conscience » au sens spititualiste. Il ne s’agit donc pas d’un duel mais d’une entreprise de dépolitisation qui exhorte à se soumettre à des dictats comportementaux plutôt qu’à reprendre pouvoir sur le savoir, à se mettre en débat.

J’évoque en passant le projet Spiral, projet porté à l’échelon européen par le Stockolm Resilience Center qui développe des phases de travail incohérentes du point de vue cognitif et dont P. Servigne fait la publicité : « Dans ses ateliers d’écopsychologie, Joanna Macy a mis en place une spirale qui se décline en quatre principales étapes. La première est la gratitude. Chaque participant ouvre son cœur et s’ancre dans cette gratitude. Deuxième stade : on plonge dans les ombres, on honore la peine et toutes les autres émotions. Chaque participant va alors déposer sa peur, sa tristesse, son désespoir, sa colère, etc. On accueille et on composte en quelque sorte collectivement. Cela fait un bien fou et des liens très forts se nouent entre les participants. Ces rituels autour de la souffrance soudent d’ailleurs les communautés humaines depuis des milliers d’années. Cela touche au sacré dans la relation, l’empathie, la réciprocité. C’est quelque chose qui nous dépasse. C’est même religieux, au sens de « religare ». La troisième étape de la spirale consiste à faire un pas de côté et, enfin, la quatrième, à aller de l’avant. Cet atelier aurait-il à voir avec le bouddhisme ? » (Entretien avec P. Servigne et Philippe Cornu, Collapsologie et émotions, 20 mars 2019).

5- Le détour par le bouddhisme à l’occidentale.

La collapsologie semble avoir la même fonction que les courants théosophiques créés à la fin du 19e siècles, avec lesquels elle se ramifie ; le millénarisme n’est pas un phénomène nouveau et son attrait pour le bouddhisme non plus. Marion Dapsance (Qu’ont-ils fait du bouddhisme ?, 2018) a analysé l’utilisation récurrente du bouddhisme par une élite européenne, à travers notamment l’invention du bouddha philosophe, une antithèse du Christ. Elle signale qu’en Inde, au Tibet, en Chine, le bouddhisme est une religion ; que l’importation du bouddhisme a servi à la création d’une religion laïque par des érudits anti-chrétiens, souvent réactionnaires, comme certains aryanistes à la recherche de l’ancêtre de la civilisation européenne : pour eux la rénovation sociale passerait par la renaissance spirituelle des adeptes, notamment par le biais de la méditation.

En l’occurrence, la méditation « pleine conscience », qui a par exemple servi le nationalisme Birman, est surinvestie. Le terme même de pleine conscience est une traduction équivoque, qui évacue le sens que cette pratique avait dans le cadre de cette religion : une attitude de calme qui ne visait pas l’éveil ; celle-ci est à l’origine une pratique minoritaire, l’apanage de certains moines « déficients ». Il n’est jamais question de bien-être ou d’épanouissement. La méditation bouddhiste est in fine un rituel préparatoire, de concentration, à la véritable pratique, centrée sur le caractère souffrant de notre vie terrestre (décomposition du corps, futilité de l’existence…) afin du susciter un sentiment d‘urgence et de dégoût et provoquer la sortie du Samsara – le cycle des réincarnations.

Dans le contexte actuel, de saturation des institutions, celle-ci a pour effet de reléguer des éléments culturels à la déclassification, puis de saturer l’espace intime de références problématiques, car intraduisibles autrement qu’en y substituant des stéréotypes. Ce que l’on appelle aujourd’hui méditation, dans le bouddhisme ou le christianisme, est finalement une falsification de la méditation philosophique de type stoïcien, dont l’enseignement, les exercices spirituels qui encouragent l’individu à transformer sa propre liberté et à atteindre l’ataraxis soit la disparition des passions, a été en grande partie perdu (Pierre Hadot, Exercices spirituels et philosophie antique 1993), mais pas suffisamment pour la résumer à la « pleine conscience ». Qu’est-ce que méditer ? Que deviennent mes pensées quand je médite ? S’aliènent-elles à un sens qui m’échappe en tant que sujet ? Et finalement, pourquoi surajouter un sens mystique à une pratique qui a pour but « d’user sans contrainte de nos désirs et de nos aversions » (Epictète, III, 12, 1-7) ?

Récemment, une équipe de recherche américaine a testé les effets de la méditation pleine conscience (Mindfulness meditation) sur certains pratiquants et arrive à des conclusions qui mettent un bémol à l’utilisation massive de cette technique considérée comme une panacée. Réalisée quotidiennement, cette « suspension du jugement » provoquerait la fabrication de faux-souvenirs, des pertes de mémoire, et induirait chez certains patients la possible altération du processus décisionnel : « it may also increase false-memory susceptibility by affecting the cognitive operations needed to distinguish between internal and external sources of information » (Brent Wilson, « Increased False-Memory Susceptibility After Mindfulness Meditation », 2015). Cette étude fait écho à la manifestation de troubles du jugement que j’ai observés chez certaines de mes relations assidues à ces « rituels ». Je rapprocherais ces troubles d’une « désubjectivation » progressive, sachant que ces personnes ont pour la plupart abandonné la réalisation de projets autrefois au centre de leur vie.

6- Le « couteau-suisse ».

Dans un hôpital de jour de la région dispensant des thérapies comportementales (TCC), les patients « apprennent » désormais à gérer leurs émotions. Pour cela, ils s’entraînent à la pleine conscience, suivent des cours de sophrologie qui en sont la redite, etc. Une patiente a nommé le prof de sophrologie « couteau-suisse », car chaque jour il a un nouveau « super pouvoir » : sportif, alpiniste, coach, omniscient (quand il prétend abusivement lire dans les pensées d’une patiente et suscite sa colère), etc. L’expression « couteau-suisse » a été adoptée par le groupe comme élément de dérision mais surtout de mise à distance vis-à-vis du viol de l’intime auquel a recours ce thérapeute. Le psychiatre-référent en a été avisé et a admis à demi-mot que c’était « un peu n’importe quoi ». Il n’a proposé aucune alternative au cours de sophrologie, mis à part l’attente dans une salle vide ; la psychanalyse, institutionnelle, est paradoxalement considérée comme potentiellement dangereuse pour les patients. Comment demeurer un sujet libre si ni la question du « transfert » ni celle du « refoulé » ne sont jamais posées ?

Il est difficile de se prémunir de la psychologisation des émotions dans un contexte où les institutions la prescrivent massivement, et où elle jouit en outre de la caution des neurosciences qui substituent les vieilles théories du développement naturel à la question de la transformation individuelle. Cette « anti-pédagogie » (3) vise la fin/ le collapsus (terme médical) des pratiques populaires en leur substituant des conduites dogmatiques dont on connait pourtant déjà les dérives dans le champ de l’éducation avec la pédagogie Montessori (4 et 5). Le Ministre de l’éducation nationale Jean-Michel Blanquer qui calque sa révolution pédagogique sur ce système (« Diffuser l’esprit Montessori », France culture 2017) a mis au ban toutes les pratiques issues de l’alliance entre le constructivisme et le cognitivisme, grâce à son petit livre orange des bonnes pratiques à l’attention des enseignants. La démarche a été reproduite par les Ministres de la santé et de la justice avec le Centre national de ressources et de résilience qui « pourra également, en lien avec la Haute autorité de santé, labelliser certaines bonnes pratiques » (santémentale.fr, 22 février 2019), et réaliser une sélection parmi les professionnels et les patients ?

Il est grand temps de réhabiliter l’éducation émancipée et les pédagogies libertaires, contre la persistance de systèmes étonnamment sélectifs, par la richesse, par la religion, par la spiritualité, par l’expertise, par les compétences, par les dons, etc. Il y a une différence entre la conscience de classe, politique, qui est liée à une culture commune que l’on se construit à partir de la pluralité de nos pratiques et de nos histoires individuelles, et la conscience dans son acception spiritualiste qui prend le contre-pied du projet de laïcité et empêche les sujets fragilisés de se réapproprier une histoire qui leur est propre pour ne plus la subir.

Eloïse, mars 2019.

* Remerciements réitérés à Mailis pour la formule, Soumadi pour son sens de l’observation et de la 
dérision à toutes épreuves, Piarres et Christian pour leur lecture critique.

** Article paru dans le Monde Libertaire d'octobre 2019 "La peste brune".
1) Pierre Kropotkine, textes réunis par Renaud Garcia in De Darwin à Lamarck. Kropotkine biologiste 
(1910-1919), ENS, 2015: https://books.openedition.org/enseditions/5114?lang=fr

2) https://www.facebook.com/servigne.collapsologie/posts/2198546560364646/

3) « L’anti-pédagogie : c’est une rhétorique, très habile, fonctionnant sur une belle maîtrise de la 
langue, aux accents prophétiques et facilement imprécateurs… mais sans aucune attention aux faits, ni 
souci d’étayer son point de vue et d’entrer dans un débat contradictoire (…) C’est de la théologie », 
Philippe Mérieu, « Faut-il en finir avec la pédagogie ? », 2009.

4) « Nous avons voulu montrer seulement le danger qu’il y a aujourd’hui à suivre Mme Montessori et ses 
admirateurs. Quel que soit l’apport pédagogique de sa méthode, l’éducatrice italienne, intégrée au 
fascisme, asservie à l’Église ne peut pas servir l’éducation du peuple. Ce sont là des considérations 
dont nous devrons toujours tenir compte quand nous essaierons de tirer du montessorisme ce qui peut être 
utile à l’École prolétarienne. », Célestin FREINET et K. STORM, « La vraie figure de la Montessori », in 
L’École émancipée, n° 7, 9 novembre 1930.

5) Serge Franc, « Montessori et la Casa dei Bambini : Dimensions idéologique, épistémologique et spiri - 
tuelle de la méthode », Tréma, 2018 : https://journals.openedition.org/trema/4369