Prendre la mesure de la révolution qui se joue.

Article paru dans le Monde Libertaire de mars 2019 « Féminismes ».

A la question « assistons-nous à une insurrection ou à une simple révolte? » posée par des camarades parisiens il y a de cela deux mois, nous avons répondu depuis Bayonne que nous étions dans une révolution depuis de longs mois, voire de longues années, mais que jusqu’à présent celle-ci était en faveur de l’instauration d’un régime totalitaire.

En effet, le propre du régime en place est d’une part qu’il détruit en hâte et se délecte de la destruction de notre modèle social, de l’autre qu’il projette l’ombre de l’ultraviolence sur l’ensemble de la société. Toujours plus fort. Il frappera jusqu’à ce que la colère du peuple se retourne contre le peuple.

L’entrée des gilets jaunes dans la lutte nous fait mesurer a minima l’ampleur du chantier politique face à la disparition des pratiques progressistes dans la société (au profit d’une lutte des places acharnée), face au dévoiement de la culture ouvrière fondée en principe sur l’émancipation des travailleurs (au profit des discours « new age »).

Comment valoriser des utopies qui débarrasseraient la gauche de la croyance au discours puissant des alternatives, discours imbuvable dont on abreuve les classes populaires ? Comment dénoncer les cautions idéologiques, qui maximisent toujours plus le risque de dépolitisation au profit de visions dogmatiques, soit anti-constructivistes et anti-pédagogiques ?

Ce qui fragilise la gauche c’est sa lâcheté intellectuelle.

Certes, quelques corps intermédiaires se sont élevés en temps réel pour critiquer le discours de Pénicaud déclarant « l’émancipation par le travail est notre projet de société », celui de Blanquer faisant de la maternelle «un facteur de résilience », ou celui de Macron prophétisant son« je ne veux pas que les pauvres vivent mieux pauvres ».

Mais dès qu’il s’est agi de mettre en question les cautions idéologiques réactionnaires du macronisme – tel Morin et sa « voie vers une nouvelle civilisation », Rabhi et son « Retour à la terre »,  Servigne détournant l’entraide et proposant d’ »enseigner l’altruisme dans des écoles de type managérial! », Barrau révisant le Contrat social pour nous préparer à « une privation des libertés individuelles au nom de la grande tribu du vivant», Harari (première vente en librairie à destination des lycéens) expliquant que « le capitalisme aurait réduit la violence humaine et accru la tolérance et la coopération » – plus personne en vue.

Ailleurs située, je dénonce un prosélytisme libertarien, spiritualiste, agressif, tourné contre la pensée, méprisant la lutte sociale et le « matérialisme » – dirigé en priorité contre toute forme de lutte « ancienne », sous prétexte que celle-ci serait anti-spéciste, démodée, chaotique, utopique, ou même révolutionnaire ! – et détournant de fait toute pratique philosophique réelle au profit d’un développement personnel (réservé à de nouveaux élus – des adeptes dociles), qui sape en même temps les bases de la personnalité et celles du communalisme libertaire.

En tant que chercheuse précaire et militante, je suis fatiguée de « larbiner » – de faire de la diplomatie – auprès d’une classe moyenne qui se rue sur le discours de prédicateurs à thèmes scientifiques parce qu’elle a vocation à devenir une nouvelle élite culturelle, en vertu de sa croyance inavouée en une nouvelle forme de sélection sociale.

Adhérer – croire aux mythes capitalistes et dresser des métaphores naturalisantes à l’endroit de la pensée – conduit à une impasse : par exemple adhérer au fait que l’entraide est une loi de la jungle autorise paradoxalement la prédation sociale, et justifie la lutte des places à laquelle chacun.e se livre sans relâche et en toute bienveillance ; croire à l’intelligence des arbres, c’est poser un obstacle majeur dans l’appréhension de l’intelligence humaine, qui relève d’abord de sa capacité à faire société, et non de sa nature, neuro-biologique.

S’il n’y a donc pas rapidement une revalorisation comme telle des positions anarchistes dans la société, à savoir la mise en oeuvre immédiate du principe d’égalité (créer un espace où l’autogestion et la démocratie directe sont réelles) – à mon avis nous sommes voué.e.s à subir l’obscur rapport au savoir et au monde de la classe bourgeoise.

Quelle pédagogie de l’insurrection met-on en oeuvre ? Comment valoriser la pédagogie de projet contre la mystification des vécus individuels (Montessori, Rabhi, Steiner, Blanquer…) qui sert toujours à l’instauration des régimes fascistes en bridant l’imaginaire social ? Comment partage-t-on le travail, à savoir quelles sont nos pratiques réelles et comment les défend-on pour de bon?

Eloïse – décembre 2018.