Les effondristes*, histoire d’une dénégation (1ère partie)

Article paru dans le Monde Libertaire de septembre 2019

Les effondristes*, histoire d’une dénégation (1ère partie)

Il y a quelques mois, via la page facebook d’un collectif de quartier, j’ai appris la création d’une association de collapsologie sur la côte basco-landaise. Cela m’a fait bondir parce que ce discours occupe tout le terrain médiatique (y compris dans le domaine de la littérature !). J’ai notifié leur prosélytisme et l’auteur de la publication s’est ensuite obstiné à me convaincre de sa « bonne foi » par ses nombreuses communications :

– Réclame du livre de J. Diamond, un « expert de renommée internationale » qui aurait « montré » que les vikings, les pascuans et les anciens japonais se seraient éteints pour des raisons écologiques, « mais pas que»;

– Anecdote « petite-bourgeoise » sur sa famille lui ayant offert Histoire de ta bêtise pour son anniversaire dont il m’a copié/collé la 4e de couverture ;

– Prétention au municipalisme libertaire, toutefois dépouillé de sa posture politique au profit du psychologisme;

– Tentative de rencontre en privé par plusieurs moyens – afin d’exercer son charisme ?

Si cette rhétorique feint d’ignorer le désaccord, elle a surtout pour effet de masquer les intérêts de classe ; elle fonctionne comme caution éthique des projets financés au détriment d’autres arguments historiques : émancipation, défense des droits, lutte contre les inégalités, etc. C’est pour cela qu’elle arrange les héritiers des bourgeoisies fossilisées dans des relations de pouvoir et de prédation.

Le présent texte argumente en faveur d’une réappropriation de l’histoire culturelle, contre le règne des prophéties.

1 – Lecture de la Charte des kolapsonautes, ou évangile survivaliste version édulcorée.

A travers la lecture de leur charte sur internet, il est aisé de repérer une version post-moderne du mythe de l’Arche de Noé, doublée d’une antiphilosophie qui pèse sur les orientations politiques et sur les conduites individuelles, et annonce une usurpation du travail fourni par d’autres au profit de son capital de survie.

« L’Effondrement en tant que chute, est pour nous possible avant 2025, probable avant 2030 et quasi-certain avant 2035. L’Effondrement en tant que processus est déjà en cours et ne peut être arrêté. De nombreux seuils géophysiques ont été franchis sans possibilité de retour en arrière. Tous les éléments évoqués ci-dessus sont pour nous acquis et n’ont pas vocation à être discutés dans le cadre de notre groupe. Nous sommes conscients de toutes les difficultés émotionnelles et de toutes les réactions de rejet que ces informations peuvent engendrer. Malgré cela, nous nous engageons à la plus grande bienveillance envers les habitants de notre territoire, y compris s’ils émettent des propos dénigrants envers notre mouvement. Nous sommes en effet conscients de la multitude de ressorts psychologiques qui entrent en jeu dans les phénomènes de déni et de rejet à l’évocation de la problématique de l’Effondrement. […] Ainsi, notre démarche naturelle sera de nous appuyer sur des alternatives existantes, en essayant de faire prendre conscience à leurs promoteurs des adaptations nécessaires pour se préparer à l’Effondrement. Ce n’est qu’en cas d’échec de cette démarche, que nous essaierons de constituer des alternatives similaires, compatibles avec l’Effondrement. […] Notre premier objectif est de réunir les personnes de notre territoire sensibles à la thématique de l’Effondrement. L’idée est de poursuivre notre vie dans des démarches collectives, de préparation et d’adaptation lors de la phase de pré-Effondrement pour augmenter nos chances de survie ensuite. Notre deuxième objectif, intrinsèquement lié au premier, est d’élaborer un cadre d’écoute, d’accueil des émotions, un accompagnement pour affronter au niveau psychologique la prise de conscience de la situation actuelle et des extrapolations douloureuses. Notre troisième objectif sera de nous tourner vers les habitants et institutions de notre territoire pour les inviter à embarquer avec nous » (Charte des kolapsonautes, 2018).

Dans le champ des représentations, la collapsologie se manifeste comme une récupération de l’écologie politique et une tentative d’endoctrinement face à laquelle personne n’est à l’abri (1). Cette imposture intellectuelle se fonde sur une interprétation erronée du phénomène de civilisation, à laquelle adhèrent par ailleurs certaines sectes pro-millenium proches du pouvoir, tels les born-again américains (2).

2 – L’anti-darwinisme des collapsologues.

Dans son ouvrage le plus connu, Collapse. How societies chose to fail or succeed (3) ?, J. Diamond postule que la civilisation pascuane aurait disparu principalement à cause d’un déboisement massif ayant servi à réaliser les fameuses statues de l’île de Pâques. Contre cette affirmation, plusieurs anthropologues ont montré que la relation des pascuans à leur environnement a évolué au cours de leur histoire, qu’à l’arrivée des colons la société pascuane était bien réelle et avait depuis longtemps abandonné la construction des statues monumentales. Dans un article de 2005 intitulé « From genocide to ecocide : the rape of Rapa Nui », Benny Peiser pointe du doigt l’entreprise de « destruction systématique de leur société, de leur peuple et de leur culture » qu’a représentée la colonisation occidentale, et à laquelle les pascuans ont étonnamment résisté. Il dénonce le révisionnisme de J. Diamond : « Pourquoi a-t-il fait passer les victimes d’une extermination physique et culturelle pour les auteurs de leur propre fin / disparition » ?

Parler d’extinction d’une civilisation relève d’une manipulation historique qui ignore que le projet d’exploitation définitive des hommes et des ressources a pour origine un mouvement décisif dans l’histoire de la pensée occidentale, qui se manifeste avec la colonisation et se poursuit avec le capitalisme. En l’occurrence, la fin d’une société ne peut se traduire qu’en termes politiques et non en termes biologiques/naturels comme le laisse entendre la proposition de Collapse. Celle-ci relève d’un ethnocentrisme (propre à tous les missionnaires) et minimise la portée des luttes sociales dans la transformation des conditions d’existence, ainsi que l’ensemble des solutions politiques inventées au cours des siècles pour résister à l’oppression.

Charles Darwin a en effet montré dans The descent of man and selection in relation to sex (2e éd°, 1874) que c’est par la voie ses instincts sociaux que l’homme lutte contre la sélection naturelle : « Bien que l’homme n’ait pas d’instincts spéciaux qui lui indiquent comment il doit aider ses semblables, l’impulsion existe cependant chez lui et, grâce à ses hautes facultés intellectuelles, il se laisse naturellement guider sous ce rapport par la raison et par l’expérience » ; qu’en luttant contre la sélection naturelle l’homme recrée sans cesse la civilisation au cours de son histoire : « Le nombre des habitants dépend d’abord des moyens de subsistance ; ceux-ci, dépendent à leur tour de la nature physique du pays, mais, à un bien plus haut degré, des arts qu’on y cultive » (p. 137).

Dans un ouvrage antérieur De l’inégalité parmi les sociétés. Essai sur l’homme et l’environnement dans l’histoire (1997), J. Diamond place les « sociétés thermo-industrielles » et les « sociétés dites primitives » sur une même échelle « biogéographique », qui présente une inégalité de nature entre les sociétés et tourne le dos à la proposition darwinienne, anti-raciste. Le raisonnement de J. Diamond semble biaisé par le prisme malthusianiste de la « surpopulation », une idée dont le capitalisme se satisfait à merveille car elle dénie la capacité d’adaptation chez l’être humain (transformation, invention… création) et le caractère imprévisible de l’évolution, pour imposer sa propre conception aliénante du travail, de la réussite, du bien, du bonheur, etc.

3- Le collapse, oracle capitaliste.

D’abord utilisé dans le domaine économique, le terme d’effondrement, traduction la plus répandue de la notion de collapse, est emprunté au vocabulaire boursier : le krach boursier c’est la menace d’un effondrement du cours de la bourse. Sur cette menace-là, l’Etat (français, en l’occurrence) justifie régulièrement l’injection de fonds publics dans l’économie des grandes entreprises ; son attitude est inverse vis-à-vis de la Dette, qui en tant que réinvention néo-libérale justifie la pression fiscale et l’endettement des ménages lié aux intérêts qui constituent aujourd’hui l’essence de la dette. Sur ce constat, on peut légitimement mettre en doute l’affirmation des collapsologues qui projette à court terme la fin naturelle du capitalisme, alors que celui-ci semble au contraire prospérer sur les crises (en 1929, en 2007, et ?). Le capitalisme a besoin de ses oracles et génère ses propres paradigmes.

En France, le collapse est à la mode depuis Sarkozy déjà : « Si on ne maîtrise pas les flux migratoires, on organise le collapse de notre système d’intégration » (Discours du 16 Novembre 2010). L’idée a viré à l’obsession avec le macronisme : « Si on ne prend pas les bonnes décisions, c’est une société entière qui s’effondre littéralement, qui disparaît. Je trouve que cette question-là est une question assez obsédante » (E. Philippe à N. Hulot, Facebook live, 3 juillet 2018). Entre-temps, Yves Cochet, ancien ministre écologiste à la tête de L’Institut Momentum, a recruté Pablo Servigne pour rédiger un rapport intitulé Nourrir l’Europe en tant de crise. Vers des systèmes alimentaires résilients. Sensé nous mettre « sur la voie » pour « sortir du 20e siècle », il passe sous silence la relation entre régime politique et crise sociale, et focalise sur le lien entre économie et environnement : « Toutes les crises sont liées entre elles. Les crises économiques peuvent aussi se propager dans les systèmes naturels (…), et réduire la production alimentaire. La question n’est donc pas de savoir quelle est la plus grave des crises, mais laquelle arrivera en premier et aura la capacité de déclencher des réactions en chaine qui déstabiliseront les systèmes alimentaires industriels. C’est l’effet domino […]. Une civilisation dont la production n’arrive plus à maintenir le capital existant et épuise ses ressources critiques finit par s’effondrer » (2013).

C’est le point zéro de la critique anticapitaliste : « Chaque pratique ou système possède des richesses et des écueils qui serviront plus ou moins suivant les circonstances. (…), mieux vaut donc travailler directement sur les principes de base. Ce n’est qu’ensuite, à l’épreuve du terrain que l’on pourra récompenser socialement et politiquement les pratiques qui favorisent un maximum de ces principes de soutenabilité et de résilience, et sanctionner celles qui vont à leur encontre » (p.38). Pas un mot sur le sort des agriculteurs, celui du monde rural, ni sur le sens des conduites paysannes, sur l’accroissement des inégalités ou l’accumulation des richesses… De même, dans les principes de base destinés aux décideurs politiques, s’il est prescrit de « Repenser les transports et l’affectation des terres. Inclure dans les décisions les problématiques du pic pétrolier et du changement climatique (4) », il n’est jamais question de propriété (5). Au final, ce texte s’accapare la formulation des grands enjeux écologiques au motif de convaincre les politiques et les citoyens que le développement durable doit laisser place à une « transition », qui prend un sens mystique et s’accorde à merveille de l’affirmation capitaliste qui définit l’être humain par sa consommation, pourvu qu’elle soit éthique ? Le capitalisme a son éthique.

Eloïse, mars 2019.

* Je remercie Mailis et son sens de la formule, Soumadi et son art de la pointe, Piarres et sa relecture
 active.
1) « Avec le recul, cette intrusion dans l'intime est franchement inquiétante, tant pour sa portée 
politique que pour l'effet qu'elle produit, notamment sur les militants écologistes de longue date. 
Cela faisait longtemps que j'avais abandonné l'idée d'une société thermo-industrielle et que je 
m'engageai pour construire d'autres possibles, les collapso m'ont faire perdre huit mois de déprime 
dans le "à quoi bon si les 10 à 30 prochaines années sont la période de "l'effondrement » 
(Côme Marchadier, 11 mars 2019).
2) Note de Piarres : Selon eux, il faut un Armageddon, pour que le Millenium s’installe, pour 1000 ans de
 bonheur sous la supervision du Bien ayant vaincu le Mal, donc faisons approcher cette déflagration, vu 
qu’elle est nécessaire. Il existe aussi des individus qui pensent qu’une bonne guerre solutionne tous 
les problèmes économiques, et que la 2nde guerre mondiale a été le traitement ayant soigné la crise de 
1929 (prélude aux « trente glorieuses »).
3) L’ambiguïté des termes fail et succeed, qui désignent la disparition et la survie autant que l’échec 
et la réussite, suggère que le collapse est un des paradigmes du capitalisme.
4) Cité par Servigne, p. 42 : « Recommandations opérationnelles de la ville de Portland à propos du pic 
pétrolier: Soutenir des politiques d’affectation des terres qui réduisent les besoins en transport, 
promouvoir le potentiel piétonnier, et offrir un accès facile aux services et aux transports ».
5) Une réflexion anarchiste viendrait a minima interroger la notion de propriété individuelle, dénoncer 
les conséquences du recours à l’expropriation, proposer l’abolition de la propriété privée, etc.